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Par
Jacques-Albert Calixte
La vie, avec ses bénéfices et sacrifices, nous laisse des cicatrices. Toute les fois que j’évoque les souvenirs des moments que nous avons partagés dans ma famille, je constate que l’été est pour moi la saison idéale pour revivre les souvenirs aigres-doux enfouis dans les vestiges de mes pensées. Petit garçon grandissant au Cap-Haïtien, Haïti, j’ai toujours adoré cette saison de l’année pour son double aspect: le début de longues vacances de trois mois, et l’époque de mon anniversaire de naissance. Aussitôt mon dernier examen terminé, je trouvais un prétexte pour monter la garde autour du téléphone, attendant ton appel matinal pour nous dire: “Les enfants, les billets d’avion sont en route”, et salut les vacances en Floride! En réfléchissant, c’était probablement l’une des rares occasions, que je pouvais m’offrir d’être bruyant en présence de mon père (sans risque de punition), avant de rapporter mon bulletin scolaire. Après une semaine ou plus, je recevais la carte de bonne fête que tu m’envoyais donc avec un croustillant billet flambant neuf de $5 ou un rouleaux de $10 en pièces de 50 centimes américains, avec une boîte de biscuits. Comme un poisson dans l’eau, j’étais heureux et me sentais dans un état euphorique pendant des jours. Avec ma nouvelle fortune, je pouvais voir un film ou deux au cinéma et me permettre le luxe d’être un “flâneur”, un “boulevardier” tout en dégustant une délicieuse crème à la glace. A chaque fois que je goûte ces clichés de toi remontant l’ère des vendanges de l’innocence, ces souvenirs chéris se fondent à travers les années antérieures dans le musée de mon esprit. C’est pour moi une marque indélébile imprimée dans les archives de mon passé.
Antoine de St. Exupéry dans “Le Petit Prince” écrivait que l’essentiel est invisible à l’oeil. Affection, termes d’affection, des p’tits riens tel qu’un sourire ou un baiser que je devrais murmurer ou faire pour toi de temps en temps étaient ensevelis dans la grisaille du quotidien. Un jour, à l’occasion de la fête des mères en Haïti, un professeur d’Espagnol au Collège Notre Dame nous a enseignés un petit poème sur les vertus de l’amour d’une mère. Ses premières lignes furent: “Eres, O, madre mi querida, pues me da tu corazon la dulzura de la vida”. A l’époque, je ne pouvais pas comprendre la valeur de ces mots parce que je n’imaginais pas l’existence sans une mère. En plein coeur da ma jeunesse, j’ai cru que tous les matins d’été étaient charmants pour le plaisir et la joie de vivre à découvrir dans leurs infinies soirées. J’ai cru que tu étais éternelle. Maintenant, l’été me ramène une bouffée de souvenirs imprégnés d’un parfum de mélancolie.
En atteignant la phase de puberté, c’était: “Bonjour les filles, dîtes-moi, que faites-vous sans moi?” Les rapports de jadis qu’on a eus ensemble devenaient une note de bas de page dans l’album de ma vie. Le lien qui éxistait entre nous commençait à s’évaporer dans le fumier de l’oubli. Je prenais le parti de narcisse. Graduellement, la distance entre nous devenait plus prononcée. Pire, lorsque je me cherchais au dernier stage de l’adolescence, j’étais devenu un révolté sans cause, rebelle à tout. Je cherchais l’aventure comme un boucanier sauvage. J’avais besoin de peindre une photo de moi, plus précise, sur une plus grande échelle. J’ai voulu tanguer et vibrer à un autre rythme du tambour. Pour mon malheur, je crois que je t’ai froissée dans cet énigme. Pourtant, c’était pour moi une phase nécessaire de ciseler ma propre identité et de proclamer mon caractère unique au monde. Comme le buisson brûlant dans le livre biblique d’Exode, le bruisson qui brûlait sans être consommé par le feu, le parfait exemple de ton amour envers moi était intact à travers ces tribulations. Tu étais comme une lionne qui n’avait pas besoin de rugir.
Il me semble que c’était hier lorsque tu revenais à la maison en cette fatidique matinée du milieu de 1994 avec cette terrible nouvelle que la grosseur dans ton sein était en fait un cancer. La famille était accablée par ce diagnostic. Pourtant, tu gardais une attitude digne et stoïque, comme le pélican d’Alfred Musset, face à ta destinée. Un an plus tard, le mal avait déjà gagné du terrain derrière tes lymphes. Un jour, j’ai perçu avec tristesse les traits épuisés de ton visage que ton sourire n’arrivait plus à masquer à la suite d’une séance de chimiothérapie. Lentement, tu commençais à perdre tes cheveux, ton appétit et l’envie de vivre. Alors, tu entres dans l’éternité le Mercredi 7 Juin 1995: ironique cadeau à mon père pour son anniversaire le lendemain! La semaine prochaine, au Samedi, 17 Juin, deux jours après mon anniversaire, je me suis éveillé ce matin en sentant une flèche percer les chambres de mon coeur. Je me sentais seul au milieu d’une foule d’assistants aux obsèques, Tes obsèques ! Subitement, les rôles étaient renversés. Comme dans le poème de Jules Romains, “L’heure Suprême D’être”, je cessais lentement d’être moi. J’étais perdu dans la nature. Le moment était venu pour moi de te dire adieu dans ta lutte contre le cancer du sein. C’était mon tour d’apporter ton cercueil au cimetière et de te regarder une dernière fois dans ton sommeil éternel. Les années ont exigé un péage sur toi. Ton visage paraissait être abîmé par le souci. Cela m’a fait penser au regard distant que je lisais dans tes yeux la dernière fois que je t’ai vue à l’hôpital. Et pourtant, en dépit de toutes les larmes qui ont été versées dans la prière finale au cimetière, de toute la douleur qui allait envahir beaucoup de lendemains, et de toute cette blessure qui restera dans la mosaïque de mon psychisme, j’étais sûr qu’à ce moment ton âme était déjà dans une autre galaxie, à un milliard de kilomètres d’ici. Et ce fut pour moi le coup de grâce, lorsque histériquement, Régine lançait ces mots en sanglots: “Manman, Manman, M’ pap we l’ ankò”.
Maintenant, j’ai finalement compris cette maxime Française: “A l’amour d’une mère, amour que nul n’oublie”. On dit qu’avec le temps, les lignes qui se lisent sur notre visage commencent par tracer le chemin de notre vie. “Quoique rien ne puisse apporter l’heure splendide dans l’herbe, de la gloire dans la fleur, nous ne pleurons pas, mais plutôt trouver le renfort dans ce qui reste après…dans la foi qui regarde à travers la mort, dans les années qui apportent l’esprit philosophique” a écrit le poète William Wordsworth. Les adieux les plus tristes doivent resembler à des saluts d’artistes. Qu’importe que je savouerai le nectar du succès via les chemins inexplorés de ma destinée ou endurer l’agonie de l’échec à travers des milliers soleils de minuit dans l’effervescence de la vie, jusqu’à notre prochaine rencontre, je peux seulement t’exprimer mes émotions en ces quatre mots:
Maman, tu me manques!